L’intérêt public local : fondement de l’activité économique des communes
📚 Introduction
La notion de service public est une construction centrale du droit administratif français. Elle renvoie à l’idée d’une activité assumée ou contrôlée par une personne publique dans le but de répondre à un besoin d’intérêt général. Pourtant, cette notion, loin d’être figée, est marquée par son évolution jurisprudentielle et doctrinale, qui a progressivement permis son extension à de nouvelles formes d’intervention publique, notamment économique.
Dans un contexte marqué par des tensions budgétaires, les collectivités territoriales cherchent à développer des activités à caractère économique pour soutenir l’emploi, favoriser le développement local ou préserver des filières délaissées. Ce mouvement suscite une réflexion essentielle : en vertu des principes de libre concurrence et de la liberté de commerce, l’intérêt général permet-il aux collectivités territoriales d’intervenir dans le champ économique ?
L’intérêt public local, une notion évolutive à fondement doctrinal
D’un point de vue doctrinal, la notion d’intérêt public local « permet de refléter les préoccupations du moment, s’agissant de ce qui est considéré, par les pouvoirs publics et par la jurisprudence, comme devant relever de la compétence des collectivités territoriales pour répondre aux besoins de la population »[1]. Cette théorie fonctionnaliste a largement influencé le droit administratif français.
Cependant, la jurisprudence a retenu une approche plus pragmatique. Dans l’arrêt du 16 novembre 1956, le Conseil d’État a posé les critères distinctifs du service public industriel et commercial (SPIC) et du service public administratif (SPA)[2]. L’activité peut être qualifiée de service public si elle poursuit un but d’intérêt général, est assurée par une personne publique (ou sous son contrôle), et est soumise à un régime juridique particulier.
Cette définition souple permet de prendre en compte les évolutions sociétales et économiques. Ainsi, de nouvelles activités peuvent entrer dans le champ du service public, même lorsqu’elles prennent la forme d’activités économiques.
Le principe de liberté du commerce et la légitimité de l'intervention publique locale
L’article L. 1211-1 du CGCT prévoit que les collectivités territoriales régissent librement leurs affaires. Toutefois, cette liberté est limitée par le principe de liberté du commerce et de l’industrie, d’origine jurisprudentielle. Le Conseil d’État a rappelé, dans un arrêt de 1930[3], que l’intervention d’une collectivité dans le domaine économique ne peut se justifier que par la carence de l’initiative privée et l’existence d’un besoin d’intérêt local[4].
Ainsi , La carence de l’initiative privée se caractérise par l’absence d’entreprise privée dans un domaine déterminé[5].L’insuffisance de l’initiative privée comme fondement de l’intérêt public local telle que « l’insuffisance manifeste »[6] est difficile à prouver. Le juge constatant une défaillance ou une insuffisance des entreprises privées à satisfaire des besoins publics restreints « l’intervention de la personne publique à un rôle incitatif »[7].
Ce cadre a été assoupli par l’arrêt du 31 mai 2006, dans lequel le Conseil d’État reconnaît que les personnes publiques peuvent intervenir dans le domaine économique à condition que cette intervention soit justifiée par un intérêt public, notamment pour corriger une défaillance du marché, favoriser le développement économique local ou encore préserver la cohésion sociale[3]. L’intérêt public local ne saurait se résumer à la seule défaillance ou carence de l’initiative privée ce qui limiterait drastiquement l’intervention des personnes publiques et serait contradictoire avec la clause générale de compétence bénéficiant aux communes[8] ou encore avec la notion « d’intérêt communautaire »[9].
Ainsi, le critère d’intérêt général constitue le fondement juridique de l’intervention des collectivités dans le champ économique, y compris au moyen de structures ad hoc ou en gestion directe.
⚖️ Conclusion
Le service public n’est pas une notion figée. Il est défini moins par la nature de l’activité que par sa finalité : la satisfaction d’un intérêt général, sous le contrôle d’une personne publique. Cette plasticité permet aux collectivités de s’adapter aux besoins de leurs territoires, y compris dans des domaines traditionnellement réservés au secteur privé.
Dans un contexte de fragilité économique et de transformation des attentes sociales, le droit reconnaît que les personnes publiques peuvent, dans certaines conditions, mener une activité économique dans le cadre d’une mission d’intérêt général, sans violer le principe de liberté du commerce. La reconnaissance de cette légitimité repose sur une exigence constante : l’intérêt public local comme justification de l’action.
📌 Notes
[1] CE, 16 novembre 1956, Union syndicale des industries aéronautiques (USIA), Rec. p. 409.
[2] CE, 30 mai 1930, Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers, Rec. p. 583. [3] CE, 31 mai 2006, Ordre des avocats au barreau de Paris, n°429253.
[3] L. TOUVET, J. FERSTENBERT, C. CORNET, Les grands arrêts du droit de la décentralisation : Dalloz, 1999, p. 28
[4] ROUAULT, M-C., « Intérêt local et détermination des compétences des collectivités territoriales », JCI,fasc. 383- 10, 31 janvier 2020
[5] CE, sect., 12 nov. 1938, Goldberg et Lichtenberg, préc. N° 39
[6] CE, 11 juin 1958, « Ch. syndicale agents généraux assurances Marne et a »., préc. n° 68. – CE, 4 juill. 1984, Dpt Meuse c/ Poilera, préc. n° 68.
[7] ROUAULT, M-C., « Intérêt local et détermination des compétences des collectivités territoriales », JCI,fasc. 383- 10, 31 janvier 2020
[8] Art. L. 1111-2 CGCT
[9] F. Dieu, « Définition de l’intérêt communautaire », AJDA 2006, p. 1331
